L’allégorie du placard

Galerie d’art du Parc
Trois-Rivières

31/01/2026 - 15/03/2026

Dans cette exposition, l’artiste retourne dans son placard pour le brûler.  

C’est le lieu d’un autodafé, d’une subversion. Qu’on se le tienne pour dit : aucun sentiment d’enfermement ne résistera à son retour. Toutes les blessures seront sublimées.  

Des témoignages de coming out transformés en dentelle ; des chrysalides libérant les unes après les autres les « monstres » qui s’y terrent, leurs corps queers métamorphosés ; sur les gravures et les sérigraphies, des cocons troués et des filets qui se désagrègent, retenant leurs otages tout en les relâchant ; un placard aux murs d’acrylique transparent, devenu un dispositif d’exhibition plutôt que de dissimulation ; un secret filmé pendant qu’il brûle sur la neige, à 6 h du matin : c’est le récit d’une mue.

D’une salle à l’autre, il est possible de laisser nos enveloppes mortes derrière nous. Nous avons le pouvoir de transmuer les stigmates, les secrets enfouis, pour laisser émerger un nouveau récit de soi. Voilà ce qu’Alex P. nous dit. Voilà ce qu’il nous offre.

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Dans son ouvrage-culte Épistémologie du placard, Eve Kosofsky Sedgwick nous prévient que le coming out n’advient jamais une seule fois. Si l’on imagine d’abord s’extraire du placard avec un premier aveu, on découvre rapidement qu’en sortir est un geste performatif, devant être sans cesse répété. Il faut inlassablement y retourner et en ressortir comme Sisyphe poussant sa pierre.  

Peut-être est-ce pour cela, pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’obligation de passer par le coming out, ce rite de vulnérabilité que seuls certains groupes de personnes doivent accomplir, qu’Alex P. désamorce les placards à mesure qu’il avance dans son œuvre. Qu’il pulvérise la pierre de Sisyphe. Qu’il revient, des années plus tard, comme un vandale dans nos placards pour les saccager, pour en faire des objets de beauté, c’est-à-dire des objets désuets et dont la désuétude même est la plus grande des subversions.

Car aucun de ces placards, une fois vidés de leur fonction, ne peut plus nous assigner à demeure. Victoire de l’art sur la norme. L’allégorie du placard devient un lieu de réinvention.  

D’étranges choses s’y jouent.  

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Dans son exposition, Alex P. avait promis des papillons : des corps légers, enfin délivrés de leurs cocons. Parce qu’ils se glissent dans l’obscurité, je vois dans les papillons de nuit un clin d’œil au nightlife queer, des corps qui dansent et s’étreignent quand tout le monde dort, des formes scintillantes attirées par la lumière des boules disco, éphémères et vivantes.  

J’y lis aussi l’image même de la puissance trans, cette lente insurrection silencieuse : des chenilles qui contiennent déjà, depuis le tout début, le papillon qu’elles deviendront un jour. Une vérité secrète, enroulée sur elle-même, qui attend simplement qu’on lui laisse de l’air.

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Comme l’écrit Annie Ernaux, « le pire dans la honte, c’est qu’on croit être seul à la ressentir. » Dans bien des quartiers, à bien des époques, des adolescent.e.s ont grandi à quelques rues de distance, partageant la même peur, les mêmes silences, la même identité enfouie sous un masque social, mais sans jamais savoir que l’autre existait. Des années plus tard, à l’âge adulte, certain.e.s assumeront ouvertement leur identité, mais en conservant toujours une blessure ouverte sur leur passé, sur cette adolescence qu’iels n’avaient pas pu habiter pleinement. Plusieurs se demanderont ce que cela aurait changé à ces années-là, si quelqu’un, quelque part, avait pu leur dire : tu n’es pas seul.e, ton corps n’est pas le seul à se cacher.

Pour certain.e.s, toutefois, le placard a éclaté trop tôt, trop brutalement : un message laissé sur un répondeur, un dossier médical mal protégé, un secret révélé par un tiers, un aveu arraché sur un lit d’hôpital, après un suicide raté. Dans ces moments-là, il n’était plus possible de taire ce qui faisait peur. L’annonce aux parents ne résultait alors pas d’un choix, mais d’une indiscrétion, d’un accident, d’un moment où la vie basculait.

Ces histoires témoignent d’un monde où l’on apprenait à se cacher avant même d’apprendre à se connaître.  

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Le coming out n’est jamais pleinement libérateur. Et en parlant avec Alex P. de ses œuvres comme de nos expériences, j’en suis venu à penser que l’on peut très bien sortir du placard sans pour autant que le placard ne sorte de nous.

On avance, on respire autrement, et pourtant le vieux bois continue de craquer quelque part au fond de la mémoire. Je réalise à présent que le placard n’est pas qu’un lieu que l’on quitte : c’est une chambre interne, qui s’agrippe aux parois du corps. Je vois bien que le placard se reconfigure, se déplace, se reforme dans nos gestes, nos phrases, nos prudences, nos maladies, nos dépressions, nos ruptures, nos suicides, nos échecs. On le traîne en soi comme une architecture résiduelle de la honte. C’est encore lui qui nous sabote.  

Il s’agit donc moins, dans cette exposition, de raconter une sortie du placard que de sortir le placard de nous.  

D’en finir une fois pour toutes avec lui.  

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Dans la dernière salle, un placard se tient seul au milieu de la neige, blanc contre blanc, immobile, comme s’il était le placard originel, la racine de toute l’exposition. Que de salle en salle, d’œuvre en œuvre, il nous avait fallu creuser pour remonter jusqu’à lui. Ses murs immaculés contiennent nos vies cachées, les reliques d’un passé que l’on a dû taire. Il incarne tout ce qui a été rejeté, enfermé, tu, nié.

On se dit d’abord que c’est un placard magnifique, comme s’il continuait malgré tout d’exercer sur nous un attrait, puis voilà qu’il est peu à peu enveloppé par les flammes. Le bois de sa porte se consume, la peinture se fissure, les objets du passé rangés à l’intérieur – photos, bracelets, souvenirs intimes – sont réduits en cendres. À 6h du matin, la fumée monte et se disperse dans l’air froid, comme si elle emportait avec elle la solitude qui a longtemps habité ces murs, une mémoire de la honte.  

Il brûle, mais ce feu n’est pas qu’un acte destructeur : il signale que détruire peut être aussi un geste de beauté, un rituel de réinvention.  

Il brûle, mais par le feu ce qui nous enfermait apparaît et se consume enfin, laissant place à un champ enneigé, une page blanche sur laquelle on est libre d’écrire ce que l’on veut.

Il brûle, mais le placard calciné ne sera jamais plus un espace de retenue : il montre ce que c’est que de porter en soi un dispositif de silence et de le regarder disparaître.  

Lorsque nous quittons la salle, il n’en reste plus que des tisons.  

Et, avec lui, bien des choses se sont consumées en nous.

 

Alex Noël
commissaire

Captation et montage vidéo : Olivier Ricard et Chloé Rousseau

Captation et effets sonores : Nicolas Poirier

Modélisation : Mélanie Gingras

Traduction : Joanie Gélinas

Photographie : Étienne Boisvert

Merci à ces précieux.euses collaborateur.ices : GRIS MCdQ, Le Sabord, Atelier Presse Papier, Lynda Baril, Étienne Cros, Jean-Marie Gagnon, Gérald Gaudet, Joanie Gélinas, Mélanie Gingras, Victor Houle, Matthew Lachance, Alex Noël, Annie Pelletier, Nicolas Poirier, Olivier Ricard, Chloé Rousseau et Aryane Tranchemontagne.

L’exposition est rendue possible grâce au soutien financier du Conseil des arts et lettres du Québec, de la Ville de Trois-Rivières, le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation en collaboration avec la Table des élus de la Mauricie et Culture Mauricie dans le cadre de Programme de partenariat territorial de la Mauricie.